Sur la route

Église Protestante Unie d’Argenteuil, Asnières, Bois-Colombes et Colombes
Culte du 26 juin 2022 – Pasteur Andreas Seyboldt

Lecture biblique : Luc 9, 51 – 62

51 Lorsque le moment approcha où Jésus devait être enlevé au ciel, il prit la ferme résolution de se rendre à Jérusalem. 52 Il envoya des messagers devant lui. Ceux-ci partirent et entrèrent dans un village de la Samarie pour lui préparer tout le nécessaire. 53 Mais les habitants refusèrent de le recevoir parce qu’il se dirigeait vers Jérusalem. 54 Quand les disciples Jacques et Jean apprirent cela, ils dirent : « Seigneur, veux-tu que nous commandions au feu de descendre des cieux et de les exterminer ? » 55 Jésus se tourna vers eux et leur fit des reproches.

 56 Et ils allèrent dans un autre village. 57 Ils étaient en chemin, lorsque quelqu’un dit à Jésus : « Je te suivrai partout où tu iras ! » 58 Jésus lui dit : « Les renards ont des terriers et les oiseaux du ciel ont des nids, mais le Fils de l’homme n’a pas un endroit où reposer sa tête. »59 Il dit à un autre : « Suis-moi. » Mais cette personne dit : « Seigneur, permets-moi d’aller d’abord enterrer mon père. » 60 Jésus lui répondit : « Laisse les morts enterrer leurs morts ; et toi, va annoncer le règne de Dieu. » 61 Un autre encore dit : « Seigneur, je te suivrai mais permets-moi d’aller d’abord dire adieu à ma famille. » 62 Jésus lui dit : « Celui qui se met à labourer puis regarde en arrière n’est pas fait pour le règne de Dieu. »

Prédication

Certains d’entre nous sont déjà sur la route des vacances. D’autres vont les rejoindre d’ici quelques jours, quelques semaines. D’autres encore ne pourront pas partir, par manque de moyens, par manque de congés – ou pour rester auprès de leurs parents âgés …

Au bout d’une année bien remplie, de travail, d’engagement associatif, comme les bénévoles de l’Église, de l’Entraide, du Centre 72, de la Maison des Jeunes, nous rêvons tous de partir prendre « l’air des vacances », de la respiration, de l’absence d’obligations et de contrainte …

Cela me fait revenir, en pensées, une quinzaine d’année en arrière quand nos sept enfants étaient encore petits et que nous partions avec eux, tous ensemble, dans notre Renault Trafic bleu clair sur la route de nos vacances, souvent accompagné de musique à l’autoradio comme, p.ex. ce tube de Gérald de Palmas, sortie dans les années 90 : « J’étais sur la route toute la sainte journée… »[i] . La musique, rythmée et légère, accompagne bien un départ sur la route des vacances. En revanche, les paroles, si l’on les écoute bien, font plutôt penser à une course effrénée, sans pause, sans arrêt, sans possibilité de prendre du recul, de réfléchir, de se détendre – et qui fait alors passer à côté de l’essentiel, la rencontre :

« Entre toute autre chose, j’aurais dû m’arrêter faire une pause. Mais j’étais trop pressé. … J’aurais dû t’écouter … Car j’étais sur la route toute la sainte journée. Je n’ai pas vu le doute en toi s’immiscer. J’étais sur la route toute la sainte journée. Si seulement j’avais pu lire dans tes pensées ».

Reste le regret amer d’avoir raté la rencontre qui aurait pu arrêter une course sans but véritable, qui aurait pu faire changer le regard, qui aurait pu donner une nouvelle orientation, un nouveau sens à la vie : « Je ne m’apercevais pas que tu étais derrière chacun de mes pas. Erreur fatale ! Vient le temps des regrets. Je me noie dans un verre de larmes ».

* * *

Les disciples dans notre récit sont, eux aussi, sur la route, avec Jésus, leur maître bien-aimé et vénéré.

À sa suite, ils ont pris la route pour Jérusalem, non pas pour y passer des vacances, mais pour assister à la victoire de Jésus sur ses adversaires : sa prise de pouvoir comme Messie, c’est-à-dire comme roi envoyé et béni de Dieu. Un roi qui va gouverner avec force et droiture. L’homme providentiel qui va rétablir la paix, la souveraineté du peuple et la justice sociale – (aujourd’hui, on ajouterait le « pouvoir d’achat » !)

La détermination avec laquelle il se met en route pour la capitale, semble donner raison à leurs attentes : « Jésus prit résolument la route pour Jérusalem. » (Luc 9,51). Littéralement le texte dit : « Il durcit son visage ».

Erreur fatale ! Jésus ne fait pas vraiment partie de la catégorie « d’homme providentiel ». Et les disciples dans leur course vers la gloire et le pouvoir, n’ont pas du bien écouté ! Ils n’ont pas vraiment écouté, pas vraiment compris ce que Jésus leur avait annoncé à plusieurs reprises, juste quelques versets auparavant : « Écoutez bien ce que je vais vous dire : le Fils de l’homme va être livré aux mains des hommes » (Luc 9,44).

La détermination, bien réelle, de Jésus est celle d’un futur roi, dont le royaume « n’est pas de ce monde ». Il devra affronter l’hostilité meurtrière de ses adversaires et subir leur violence jusqu’à la crucifixion… 

« J’aurais dû t’écouter. Je ne dissociais plus le bien du mal », chante Gérald de Palmas. Tout comme les disciples du récit évangélique qui « ne comprenaient pas cette parole ; elle leur restait voilée… » (Luc 9,45). Pas étonnant qu’ils font la proposition à Jésus de « faire descendre le feu du ciel » pour anéantir ce village de Samaritains, hostile à leur venue chez eux. On connaît l’animosité entre Juifs et Samaritains (à laquelle a succédé aujourd’hui, hélas, celle entre « Juifs » et Palestiniens !), au point que certains Juifs faisaient un détour pour aller de Galilée en Judée en passant par la rive orientale du Jourdain pour éviter de traverser la Samarie.

« Il se tourna vers eux et les rabroua », poursuit le narrateur (Luc 9,55). Les disciples ont la vision d’un Christ triomphant qui détruit ses ennemis alors que Jésus parle d’un messie crucifié qui est mis a mort par et pour ces ennemis ! Certains manuscrits ajoutent une explication à l’attitude de Jésus : « Il se tourna vers eux et les rabroua… et il leur dit : Vous ne savez pas de quel esprit vous êtes, var le Fils de l’homme n’est pas venu pour perdre la vie des hommes, mais pour les sauver ».

Nous entendons ici l’écho – et la mise en pratique concrète – de l’appel de Jésus dans le Sermon sur la montagne : « Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent, afin d’être vraiment les fils (et filles) de votre Père qui est aux cieux, car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et les injustes » (Mt.5,44-45).

Comment être disciple d’un tel maître de la non-violence ? Comme être à la hauteur d’un tel amour radical et exigent ?

La suite du récit tente de nous donner quelques pistes – à l’exemple de trois candidats-disciples – à qui Jésus adresse une parole. Pas une parole unique, uniforme, mais spécifique : selon la situation et la préoccupation qui est la sienne. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que ces paroles sont dures à entendre et à comprendre – pour ne pas dire choquantes et révoltantes. Pas vraiment un bon exemple de stratégie de recrutement au point que l’on pourrait se demander, si Jésus, au fond, ne cherche pas à dissuader ceux qui veulent le suivre !

Si notre Église appliquait ces paroles dans leur sens littéral comme critères de discernement pour le recrutement de ses pasteurs – ou conseillers presbytéraux – ni toi, Randy, ni moi, ni aucun d’entre nous pourrait devenir témoin et serviteur d’Évangile ! … Pourtant, à y regarder de plus près – et en dépassant le sens littéral de ces paroles – nous pouvons y discerner trois qualités du disciple de Jésus – et du chrétien qui, loin d’être insensées et irréalisables, font sens et lui offrent une liberté extraordinaire !

Relisons juste ce passage (Luc 9, 57 – 62) pour nous le remettre en mémoire !

Première parole – première qualité : « Les renards ont des tanières, les oiseaux du ciel ont des nids, mais le Fils de l’homme n’a pas où poser sa tête » (Luc 9,58).

Le chrétien, tout comme son Seigneur, est un homme, une femme, qui « n’a pas où poser sa tête, c’est-à-dire, il ou elle est toujours « en chemin ». Il est toujours « en chemin » : « sur la route toute la sainte journée », mais sans contrainte et sans être pressé ! Au contraire, il accepte de faire des pauses pour rencontrer celle ou celui qui croise son chemin – et cela peut se comprendre au sens littéral, mais d’avantage encore au sens symbolique.

Être en chemin, être en route, c’est aussi ne pas se figer dans l’immobilisme d’une pensée unique, d’une doctrine immuable, des traditions et des habitudes que l’on ne remet pas en question. À commencer avec celles des nationalismes qui, et c’est un comble ! confondent ce qu’ils appellent les « valeurs chrétiennes » avec une identité nationale et culturelle spécifique. L’épître de Pierre parle des chrétiens comme des exilés et des étrangers sur terre (1 Pierre 2,11).

Dans l’actualité (politique) je vous présente quelques extraits d’un communiqué de théologiens chrétiens orthodoxes qui prend position sur la guerre en Ukraine : Nous condamnons donc comme non-orthodoxe et rejetons tout enseignement qui cherche à remplacer le Royaume de Dieu contemplé par les prophètes, proclamé et inauguré par le Christ (…) par un royaume de ce monde, que ce soit la Sainte Rus, la Sainte-Byzance, ou tout autre royaume terrestre […]. Nous condamnons fermement toute forme de théologie qui démentirait le fait que les chrétiens sont des migrants et des réfugiés dans ce monde, c’est-à-dire le fait que notre cité se trouve dans les cieux. […] Nous affirmons que la division de l’humanité en groupes fondés sur la race, la religion, la langue, l’ethnie ou tout autre aspect secondaire de l’existence humaine est une caractéristique de ce monde imparfait et pécheur.[1]

Deuxième parole – deuxième qualité : « Laisse les morts ensevelir leurs morts ; mais toi, va annoncer le Règne de Dieu » (Luc 9,60).

Si nous lisons ces mots de Jésus en leur sens littéral, ils n’ont aucun sens : un mort ne peut pas enterrer un mort. En outre, cette réponse est moralement choquante et pastoralement scandaleuse. Nous devons l’interpréter au niveau symbolique.

Dans la Bible, les notions de mort et de vie vont au-delà de leur réalité biologique : dans la parabole du fils retrouvé, le fils était mort loin du père et il est revenu à la vie lorsqu’il le retrouve : « … car mon fils », dit le père, « que voici était mort et il est revenu à la vie, il était perdu et il est retrouvé » (Luc 15,24).

Nous sommes, avec cette deuxième parole de Jésus, invités à nous interroger sur les morts qui nous empêchent de répondre à l’appel du Christ. Les morts peuvent aussi représenter nos deuils et nos blessures qui nous enferment dans des peurs et des protections illusoires.

Troisième parole – troisième qualité : « Quiconque met la main à la charrue, puis regarde en arrière, n’est pas fait pour le Royaume de Dieu » (Luc 9,62). Le passé est le passé et on n’y peut plus rien y faire. Le futur est entre les mains de Dieu. C’est aujourd’hui qu’il faut répondre à l’appel de Dieu. Nous nous souvenons peut-être de l’épisode dans les Évangiles où la famille de Jésus vient pour l’emmener avec eux, pensant qu’il a perdu la tête. Jésus désigne alors comme ses véritables mères, pères, frères et sœurs celles et ceux qui sont assis autour de lui pour écouter la parole de Dieu.

Les deux dernières paroles de Jésus dans ce récit répondent à une demande du candidat à la suivance dont le point commun est qu’il s’agit de faire quelque chose en lien avec sa famille, avant de suivre le Christ :

« Permets-moi d’aller d’abord enterrer mon père… » et « …mais d’abord permets-moi de faire mes adieux »

Or, il s’agit de nous mettre d’abord à la suite du Christ, de suivre ses paroles et de les mettre en pratique, concrètement, dans toutes nos relations humaines – y compris avec nos plus proches, nos amis et nos familles ! …

Pour conclure, voici une parabole que j’emprunte à Antoine Nouis, dans son commentaire de notre passage :

« Sur un siège de bus est assis un vieil homme qui tient à la main un bouquet de fleurs fraîchement cueillies. Sur un siège opposé se trouve une jeune fille dont le regard revient sans cesse se poser sur les fleurs. Le bus arrive à la station où le vieil homme doit descendre.

Avant de quitter le bus, il dépose le bouquet sur les genoux de la jeune fille : ‘Je vois que vous aimez ces fleurs, dit-il, et je pense que ma femme aimerait que vous les ayez. Je vais lui dire que je vous les ai données’.

La jeune fille n’a pas le temps de réagir que le vieillard est déjà descendu du bus. Elle regarde par la fenêtre et le voit… pousser la grille d’un petit cimetière ».

Et en guise de conclusion personnelle, à la fin de ce cheminement en compagnie de Jésus et de ses disciples, pourrons-nous chanter avec Gérald de Palmas – en pensant à Celui qui nous accompagnera chacun de nos pas sur le chemin de vie qui est le nôtre :

« Car j’étais sur la route toute la sainte journée … Je ne m’apercevais pas que tu étais derrière chacun de mes pas »

Amen !


[1] Déclaration de théologiens orthodoxes sur l’enseignement du « Monde Russe ». Texte publié sur internet le 13 mars dernier – et cité du message de la présidente du CN au Synode national de l’EPUdF en mai 2022 à Mazamet.


[i] Gérald de Palmas, J’étais sur la route toute la sainte journée.

Entre toute autre chose

J’aurais dû m’arrêter faire une pause

Mais j’étais trop pressé

N’aurait-on pu attendre un été

Erreur fatale

J’aurais dû t’écouter

Je ne dissociais plus le bien du mal

Car j’étais sur la route

Toute la sainte journée

Je n’ai pas vu le doute en toi s’immiscer

J’étais sur la route

Toute la sainte journée

Si seulement j’avais pu lire

Dans tes pensées

J’avais perdu l’habitude

Le sentiment profond de solitude

Je ne m’apercevais pas

Que tu étais derrière chacun de mes pas

Erreur fatale

Vient le temps des regrets

Je me noie dans un verre de larmes

Car j’étais sur la route

Toute la sainte journée

Je n’ai pas vu le doute en toi s’immiscer

J’étais sur la route

Toute la sainte journée

Si seulement j’avais pu lire

Dans tes pensées

J’ai fait mon malheur

Car j’étais sur la route

Toute la sainte journée

Je n’ai pas vu le doute en toi s’immiscer

J’étais sur la route

Toute la sainte journée

Si seulement j’avais pu lire

Dans tes pensées